Paroles de profs

Paroles de profs

Cet espace est consacré aux textes des enseignants qui ont tout simplement envie de s'exprimer sur un thème de leur choix. A ce titre, cette page est un espace ouvert où chacun porte la responsabilité de ses propos.

Abdelbasset est prof d'Arabe à la Courneuve. Il propose ici l'un de ses poèmes...

- « …il marcha….avec pour seul compagnon son cœur au secret audacieux, son âme qui croyait avoir asservi le hasard », Ibn Al Mu’tazz, poète arabe ancien et calife d’un jour.

- « …désigne-moi ma part si tant est qu'elle existe, ma part justifiée dans le destin commun au centre duquel ma singularité fait tache mais retient l'amalgame ». RENE CHAR, poète français.

- « J’écris pour faire de la vieille lumière des corbeaux/Le seuil d’un nouvel été » Eugénio de Andrade, poète portugais contemporain.

Lettre A

Arabesques : Je taille des arabesques sur le sable/ Traits vulgaires/Alphabets d’hier.

Azur : De l’azur de la mer surgis /L’oiseau marin/Cri du destin.

Lettre B

Bonheur : De l’éclat du bonheur/Fleurit tous les malheurs

Brise : De la brise fanée/brûle la dernière parole du condamné.

Lettre C

Colombe : Collier de colombes/Roses sur des tombes.

Complainte : Complainte mémorable/Chant et chorale/Vent de voile/Départ en cavale.

Lettre D

Désir : Apeuré par le requin /Le poème se métamorphose/Désir et mille mains.

Douleurs : La dureté des douleurs /Murmure la pureté des couleurs

Lettre E

Exil : Sur les contours du songe je dessine / Une carte pour l’asile/Un cantique pour l’exil.

Lettre F

Fleur : Orgueil des épines /Fleur sibylline

Lettre G

Géographie : le rêve lance un défi/Une nouvelle géographie.

Lettre H

Histoire : Se faufile/Entre Vague/rêve et fil.

Lettre I

Impression : Mille sensations/Une seule impression.

Lettre L

Lune : La lune pleine d’émois/Veille sur moi.

Lumière : Je fixe la lumière/ Dessine la lettre mesquine /Vagues orphelines.

Lettre M

Mémoire : Adossé sur l’écume/Remémore les poèmes d’hier/Spleen de Baudelaire/Alcool d’Apollinaire/Chants de Maldoror/Crépuscule de l’Aurore.

Mots : Des entrailles des mots /J’exhume tous les maux /Et les Métaphores mortes.

Lettre N

Nuage : Je tends la main à l’azur/ déchire les nuages/ dévoile les visages.

Lettre O

Oasis : Le Sourire de l’oasis /Peint les traits de l’iris

Odeur : Comme l’odeur de la mer/Je coule dans le lait de ma mère

Lettre P

Passion : Je pénètre le ciel de la tentation/Effacé par la passion/ libère mes derniers poèmes/Hallucination.

Poète : Porté par sable et corail/Le poète troc/Cri /Signes/Et bataille

Lettre Q

Quatrain : Mille mains/ amour en quatrain.

Lettre R

Rêve : Rêve insouciant /Amour méfiant/Images flottantes /Tragédies chantantes.

Rose : De la rose matinale/Sourit /de la sylve de l’azur/ chante et rit.

Lettre S

Silence : Les algues m’embaument/ Le soir /En direction d’Orient.

Songe : Assiégé entre deux rives/Mon songe/ chavire et dérive.

Sourire : De l’écume / Sourit le poème/Mots et images/Azur et naufrage. Souvenirs : Dans les coins des souvenirs/Je cache le début d’un poème à venir/Et le reste de mes dires.

Lettre T

Traduction : Trahir la lettre/ Explorer l’être.

Abdelbasset Mirdass

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Paroles de profs

Frédérique est prof d’arts plastiques…

Elle discute avec moi …histoire de dire que l’art n’est pas seulement facultatif même s’il suppose quelques facultés…l’ouverture d’esprit , l’imagination …

La question de la contrainte n’est pas étrangère d’ailleurs à ce qui rend toujours magique le moment où la forme surgit avec force… entre le facultatif divertissant et la réflexion philosophique…un espace hors lieu…les arts plastiques

Plusieurs années qu’elle enseigne ici dans une sorte de hors lieu aussi…on fait beaucoup de réformes à l’éducation nationale…plus dur de mettre en forme le désir des élèves

Elle me raconte…dans ce lycée il n’y a pas toujours eu d’orientations artistiques. Puis un jour…un proviseur m’a ouvert la porte . Préparer les élèves en un an à une épreuve du baccalauréat…un vrai défi…conditions difficiles car les locaux manquent …mais tout n’est pas affaire de structure …Au début ils disent qu’ils cherchent des points ..moi je dois les former à l’art contemporain…Paradoxale situation car ils n’ont aucune formation sur l’art.

Mais cela marche. .je les sors, je propose un contact sensible avec les œuvres….je leur demande de sentir, ressentir la démarche de l’artiste. Je suis motivée par le souci de servir le devenir des jeunes que je rencontre…les former au regard, à la curiosité…Certains ont même réussi suite à notre travail, à prendre le risque de s’orienter vers une formation artistique….une orientation dont ils rêvaient peut-être ?

Je pense aussi que l’art est une pratique…le cours théorique ne suffit pas à rentrer dans une œuvre. .en faisant eux-mêmes des œuvres, ils démontent le faire des autres artistes.

Ces moments sont de vrais espaces de liberté aussi ...liberté d’expression

.Ils apprennent aussi à rencontrer le dialogue avec le regard des autres…

ils apprennent aussi le temps de la durée, la création qui met du temps à surgir ..

la rencontre avec les autres..

une manière d’être.. voilà ce que je vis avec eux.. je crois…

toujours étonnée, toujours inquiète de devoir recommencer l’expérience. .mais heureuse aussi ;..quand le moment magique surgit.. celui où ils adviennent à eux-mêmes dans l’œuvre produite.. et où je me retrouve moi aussi .. ;

Etre prof ce n’est pas rester identique à soi-même…c’est devenir sans cesse par ce jeu de regard et de rencontre…moi aussi je me découvre à travers ce va et vient ..nous sommes tous à l’œuvre.

Paroles de profs

gilles est prof

Il joue de l’accordéon

Enfin…il jouait…

Je lui ai demandé de me parler de l’école…

Des questions naturelles d'un prof de sciences.

Sonnerie… ♪ ♫…♪ ♫…♪ ♫…♪ ♫.

Par où commencer ?

Comment susciter l'intérêt et la curiosité sur les soubresauts de notre planète ou sur la beauté de cette fabuleuse

diversité de formes vivantes, sans qu'un élève, voulant marquer son territoire, ne dise:

" mais m'sieur, à quoi ça va nous servir ? "

Comment leur faire comprendre que la connaissance est une richesse en soi et qu'elle n'a pas pour vocation d'être forcément utile ? et qu'elle évolue !

La difficulté est de taille, car il faut amener les élèves à accepter cette instabilité qui les perturbe.

" mais alors M'sieur vous nous apprenez des choses fausses !?"

Comment leur faire comprendre qu'il faut faire la distinction entre connaissance et information ?

Que l'enseignement qu'ils reçoivent n'est pas une simple accumulation de savoirs, mais qu'ils doivent apprendre

à les utiliser pour se forger une opinion et un esprit critique sans consommer tout ce qui sort des écrans.

"M'sieur, j'ai vu à la télé…"

Souvenez-vous de Tchernobyl et de son nuage planté à la frontière…,

Du calcium qui est bon dans le lait, mais qui ne l'est plus dans le calcaire de l'eau du robinet…,

Du CO2 qui est le responsable désigné d'un changement climatique alors que l'eau est le principal gaz à effet

de serre (pour 70%), et que l'on est incapable de prédire le temps qu'il fera au-delà de 5 jours…,

Que la banquise qui fond n'aura aucune influence sur le niveau de la mer,

comme le démontre le glaçon de l'apéro (géant ou non), qui ne fera pas déborder le verre…

"M'sieur, vous n'aimez pas la télévision !?"

Un OVNI (objet vivant non identifié) passe dans la classe (sans que l'on puisse forcément l'entendre voler):

Comment leur faire comprendre qu'un être vivant fait partie d'un ensemble en équilibre dynamique, qu'il

n'a pas pour but d'être utile, et que l'on doit respecter la vie sous toutes ses formes ?

Que les images véhiculées sur certaines espèces sont plus le fruit de l'imagination humaine que des comportements de celles-ci ?

Le gentil nounours qui vous prendrait bien pour son repas, ou de la méchante araignée dont le seul tord est de

construire discrètement sa toile dans un coin de mur, pour attendre plusieurs semaines son repas…

La gentille coccinelle qui se dévore 150 pucerons par jour, ou la méchante chauve-souris (frugivore ou insectivore), qui s'accroche aux cheveux…

un élève regarde ses genoux (texto prière):

Comment leur faire comprendre que la communication, c'est d'abord avoir des rapports humains, et que le

nombre d'amis sur "face de bouc", ne fait que masquer la solitude ?

Que de s'isoler derrière des oreillettes ne facilite pas les échanges entre individus ?

"mais, M'sieur, un téléphone portable c'est indispensable! on ne peut pas s'en passer!"

N'oubliez pas que maîtriser un outil, c'est savoir s'en passer lorsqu'il n'est pas utile…

Comment capter leur attention et leur faire comprendre qu'elle est la condition sine qua non pour minimiser

la part de hasard liée à un examen ?

"ne vous inquiétez pas M'sieur!"

"Le hasard ne favorise que les esprits préparés" Louis Pasteur

… ♪ ♫…♪ ♫…♪ ♫…♪ ♫.

Les cours et les journées s'enchaînent, à la fois monotones et uniques, où le professeur doit être à la fois, face et au sein de la

classe, afin d'essayer d'amener le groupe vers les objectifs fixés en tenant compte des caractères de chacun.

Il doit maintenir le cap, tout en louvoyant ou en dérivant, pour retrouver un vent porteur.

L'exercice est difficile, l'équilibre est fragile et chaque jour incertain.

Tel un pêcheur, il attend le moment propice pour ferrer, afin de vivre parfois ce moment jubilatoire

où une étincelle jaillit dans un regard…

Gilles Rocu

Paroles de profs

Tenir la classe…………c’est ce que l’on nous dit………..

Ayant mis en place un certain nombre de projets dans les classes qui furent les miennes ces dernières années, projets variables et adaptés aux classes , j’ai tenté de mettre en ordre les raisons qui a mon sens fondent cette nécessité de prendre en compte le désir de l’élève, celui de la classe et celui de l’enseignant, désirs à la fois indispensables à la définition de l’être humain et souvent en conflit. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre la place du conflit dans l’enseignement et dans l’art ce qu’on peut qualifier de « tenue de la classe ». Peut-être parce que pendant longtemps j’ai confondu conflit et violence . Or si on se reporte à la définition de la République comme espace public de discussion, il apparaît que le conflit, c'est-à-dire le désaccord, la rencontre des opinions contraires, est nécessaire pour ne pas sombrer dans uns sorte de consensus mou, point de départ de la tyrannie. Ainsi ai-je compris avec le temps, l’expérience et ma formation de professeur de philosophie, que le conflit fait partie de la vie de la classe, dans la mesure où l’école, étymologiquement espace de liberté, est le lieu des apprentissages des valeurs républicaines. Apprendre aux élèves la discussion, apprendre à ne pas s’en tenir au renoncement consensuel, telle m’apparaît la fonction essentielle de l’école. Mais pour cela, encore faut-il ne pas rater la rencontre avec la classe..la rencontre ou la faculté d’accepter l’irréductible part d’étrangeté de l’autre. La classe…un groupe imprévisible au même titre qu’un individu est imprévisible. C’est cela qui effraie certes…mais à moins de s’en remettre à des pratiques contraires à l’esprit de notre constitution…il ne saurait en être autrement. Même la science dans son souci d’objectivité a renoncé à habiter le pays des certitudes absolues et laisse une part non négligeable à l’imprévisible. Ne pas tout prévoir peut effrayer, surtout quand on est seul face à une trentaine d’individus. C’est bien pourquoi il est indispensable de le savoir mais surtout de développer non pas une stratégie (mot trop à la mode et qui vise comme l’écrivait Foucault bien plus à maîtriser les corps qu’à réellement former des individus libres), mais une réflexion personnelle qui permettra de faire non pas face de façon trop belliqueuse à des jeunes, mais à les accompagner dans la découverte de la réalité du conflit. Pour cela disposer de compétences, de moyens ne suffit pas. Ce qui a toujours gouverné mes projets a été de trouver assez de sens dans ce que je faisais pour poursuivre un travail dont la difficulté majeure me semble être la répétition monotone. Trouver du sens, pas seulement du plaisir à enseigner un savoir que j’aime, mais trouver du sens à côtoyer des jeunes souvent lassés par des heures de cours où on ne cesse de leur réclamer le silence pour pouvoir exposer un savoir qu’il nous est tenu de partager avec eux. Je dis bien partager et non pas asséner. Enseigner c’est mettre en commun. Si le rapport avec l’élève demeure frontal, la réaction sera frontale, violente. Se dire « face » à la classe c’est ne pas avoir compris qu’une classe se compose au fur et à mesure que l’année se déroule, et que cette composition, prise au sens de composition musicale harmonique, a besoin d’un chef d’orchestre, le prof, comme disent les «élèves. Le chef d’orchestre fait partie de l’orchestre..le prof appartient lui aussi à la classe. Reste à trouver ce qui rendra la composition harmonieuse et le style musical. Personnellement j’ai toujours défendu la place essentielle du désir.

Le désir c’est ce qui permet l’accomplissement de soi . Il ne renvoie qu’à lui-même . Désirer le désir…je l’enseigne dans ma classe de philosophie. Je le mets en pratique dans mes cours. Pas de partage avec autrui sans le désir. Les jeunes ne connaissent que la consommation. Ils consomment le prof aussi. Désirer c’est une certaine puissance qui me permet de me réaliser. Si le prof est hors du désir comment le jeune accédera-t-il au désir ? Pour qu’il sorte de sa logique consommatrice il faut lui proposer un autre modèle, d’autres convictions…l’ouvrir au désir par la croyance en ses propres désirs. Et cela dépasse le cadre d’un diplôme d’enseignement.

Enseigner c’est vivre ce que l’on est. On ne peut pas se fuir facilement après le travail. C’est bien pourquoi il est si difficile d’enseigner. On ne peut pas rentrer chez soi et se dire je passe à autre chose. Difficile métier où ce qu’on enseigne, où ceux que l’on côtoie toute la journée font partie de soi. Difficile d’oublier, difficile de se dire aussi que tout est gagné car si la répétition est une menace permanente, il y a paradoxalement le risque de toujours devoir rejouer la partie…la classe se dissout à la fin de l’année…il faudra recommencer, refaire ses preuves, affronter le risque de l’échec toujours possible. Le prof peut se tromper, cela je l’ai appris aussi. Dur l’échec, au même titre que l’échec pour l’élève est toujours mal vécu. On conçoit mal l’échec dans notre système scolaire surtout quand on a été premier de la classe ou qu’on a réussi avec brio les concours et examens. Il y a des classes où cela ne marche pas. C’est comme cela. Rien à faire. Apprendre l’échec, c’est apprendre l’humain…c’est être un prof…pas un dieu ou un surhomme.

Maryse Emel

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Paroles de profs

Où l’on entrevoit les parois d’une classe et ce qu’elle peut contenir

- Bonjour à toutes. Asseyez-vous. Vous pouvez vous assoir. Nadia, tu peux t’assoir, s’il-te-plaît ?

- Attendez, j’ai pas encore sorti mes affaires.

- Assieds-toi d’abord, Nadia. Je ne vois pas tes camarades.

Nadia, plantée juste devant moi, sort ses affaires, lance des coucous à droite et à gauche, puis retire son manteau, puis s’assoit, enfin, tout sourire et dégageant la vue. Au loin, du côté des tables les plus éloignées du bureau, il y a encore quelques remous, mais tout le monde est à sa place. Je fais l’appel.

- Qu’est-ce qui pue comme ça ? ça sent le cramé, dit Malika, une jeune fille aux traits fins et, je dirais, longs cils recourbés sur des yeux prudes, que fait reluire un air effarouché.

Je ne sens rien. Mais je perçois, par-dessus le semblant d’ordre, comme une onde d’agitation, dont l’épicentre pourrait être le coin arrière, côté couloir. Pas de doute, une odeur va bientôt surgir. En attendant, je fais la sourde oreille : c’est un des bénéfices de l’expérience que de savoir choisir son moment. Idéalement je ne passerai à l’action qu’à la fin du paragraphe – j’aime que mes transitions soient propres.

Pour le moment, à grand renfort de gestes, je montre l’intersection du mur avec le plafond.

- Quelle est la nature de cette intersection ?

Pas de réponse à ma question. (Je dirais volontiers « Silence », mais ce serait mentir)

- Bon, qu’est-ce que c’est, l’intersection du mur avec le plafond ? C’est un point, c’est une droite, c’est un plan, c’est un espace, c’est une droite ?

- C’est une droite !

Réponse en cœur comme je les aime. Du doigt je parcours la fameuse arête.

- Donc : l’intersection de deux plans sécants, c’est une droite. On va le marquer dans le cours.

Monologue intérieur : « Je viens de dire « donc », là. Mais ce « donc » n’est pas un « donc » déductif. C’est un « donc » inductif. Et donc, c’est un « donc » abusif, puisqu’en mathématiques, le « donc » est toujours déductif. »

Tandis que je médite, immergé dans les profondeurs du langage, personne n’a sorti son cahier. C’est normal, j’ai oublié la phrase clé :

- Sortez votre cahier de cours.

L’odeur a envahi l’espace de la salle. Tandis que la nappe s’est répandue, au fur et à mesure, les têtes se sont tournées, regards convergents, tous rivés sur Natacha, une grande dégingandée qui décroche depuis deux mois. Tout en préparant mentalement mon intervention auprès d’elle, j’écris au tableau :

II) Positions relatives de deux plans.

- Monsieur, il y a combien de pages, dans le grand I) ? (c’est Katia)

- Je ne sais pas, pourquoi ? Regarde sur ta voisine.

- Elle n’a pas son cahier. C’est parce que j’étais absente hier.

- Hier on n’a fait que des exercices. C’est la semaine dernière qu’on a fait I).

- Je l’ai pas. Vous l’avez fait jeudi, non ?

- Peut-être…

- J’étais chez la conseillère d’orientation.

- Bon, les autres, ça fait combien de pages, le I) ?

Dans ce genre de dialogue, l’objectif est toujours de satisfaire au plus vite la curiosité de l’élève, afin de limiter l’aparté à son strict minimum. Un art que personne ne vous enseigne, mais que le métier force à développer très vite. Qui ne le maîtrise pas risque de noyer le message de son cours dans de petites scènes tendues qui s’allongent et prennent quelquefois des proportions inattendues.

- Je vais faire un tableau au tableau. Vous recopiez le tableau sur votre cahier.

Ici, certains esprits critiques et très avertis songeront peut-être que j’ai mal préparé mon cours, et qu’un polycopié nous aurait fait gagner du temps. Et c’est vrai que j’aurais pu distribuer mon tableau tout préparé, à compléter directement. Mais, que ces mêmes esprits songent que la distribution d’un polycopié, avec son cortège de déplacements, de ciseaux perdus, de colles prêtées, fait parfois perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner par ailleurs. Certes, en massicotant bien les bords, on peut récupérer quelques minutes de découpage, c’est ce que vous diront tous les formateurs de l’IUFM. Toutefois, le bilan n’est pas clair (et je ne parle pas du bilan écologique). Dans ce cas-là, je suis toujours partisan du moindre effort.

- Monsieur, ça pue vraiment, là. On peut pas ouvrir la fenêtre ?

Je viens de finir de tracer le tableau. J’écris encore « une droite », à l’intersection de la ligne « sécants » et de la colonne « intersection ». Je laisse la colonne « exemple » vide pour le moment. D’abord, régler cette histoire d’odeur.

Je m’approche du fond, où l’odeur est plus forte, brutalement. Ça sent la chair brûlée. Sur la table de Natacha, autour de son sac, qu’elle n’a pas encore ouvert, il y a des mèches de cheveux éparpillées.

- C’est quoi, ça ?

- C’est mes cheveux. Ils tombent en ce moment.

- Ils tombent tous seuls, comme ça ?

- Ben oui, ça s’appelle une pelade. C’est une maladie. Vous pouvez demander à mes parents.

- Ah. Mais, ces cheveux, tu ne les aurais pas brûlés par hasard ?

- Oh non, monsieur, me dit-elle avec un sourire presque charmant et des yeux de velours.

Je bats en retraite : pas de preuve. Et puis, comme dit l’autre, il est des gouffres où il est plus prudent de ne pas s’aventurer. Imagine, lecteur, tout ce que peut signifier ce geste…

Reste le recours du rappel à la règle, avec précision concernant les sanctions encourues, que je déclame en me tournant vers la classe, jetant néanmoins quelques regards pénétrants dans la direction de Martine, mais pas trop appuyés – sans quoi elle va me faire le coup de l’innocence condamnée.

- Celui d’entre vous que je prendrai en train de brûler ses cheveux sera immédiatement exclu, avec deux heures de colles et un rapport. Et ceci est valable pour toutes les autres formes d’automutilation. C’est bien compris ?

- Je vous aime, Monsieur !

C’est la voix de Jamila, qui survient du centre, côté fenêtre. Qu’est-ce qui lui prend encore ? Depuis septembre, elle alterne les périodes de passivité totale avec de courts moments extravertis. Au cours des premiers mois, ceux-ci prenaient la forme d’une participation active (et d’ailleurs très pertinente), puis, pour des raisons inconnus, ils se sont changés en agressivité, avant de devenir ceci, que je qualifierais de grotesque tentative de séduction.

- Bon, Jamila, tu prends tes affaires et tu sors.

- C’est comme ça que vous répondez à mon amour ?

- Dehors.

- Vous m’parlez pas comme ça, j’suis pas vot’chien !

Elle essaie tous les registres… Néanmoins, voyant que je me suis tu, et que j’attends, elle finit par se diriger vers la porte, étirant les gestes de sa pavane, pour la faire un peu durer.

Je ferme la porte. Elle ouvre la porte. Je referme la porte.

Un téléphone sonne. C’est le mien, merde. Impossible de faire autrement : je dois plonger ma main dans ma poche, et en extraire la petite chaussette de mon fils, dans laquelle, ce matin, j’ai glissé l’appareil pour le protéger des trousseaux de clé. Tout le monde me regarde avec attention. J’ai honte de le dire, mais c’est le moment le plus silencieux du cours. Puis :

- Mais, c’est une chaussette ?

- Il n’a pas les moyens de se payer un étui ?

- Mais non, c’est pour penser à son enfant !

- Regardez : il rougit !!!

Je sens la chaleur qui me monte au visage. Pour la première fois de l’heure, je perds le contrôle. Qu’est-ce que c’est que cette émotion ? J’ai des frissons sur l’échine et, je crois, mes pommettes me brûlent. Quand on enseigne ce que j’enseigne, être trahi par son corps paraît inconcevable, tant les mathématiques semblent faites pour n’être contemplée que par de purs esprits, habillés de haillons et marchant en sandales.

Eclat de rire général. Sur un plateau, je viens de leur offrir une merveilleuse distraction.

- Pourquoi vous rougissez, monsieur ?

- Il a quel âge ?

- C’est une fille ou un garçon ?

Je m’assieds à mon bureau pour échapper aux regards. Mais la classe est un objet convexe, où rien ne peut se cacher. Là, à la merci des premiers rangs, mais devant moins de visages, j’inspire et j’expire en attendant que mon trouble me quitte.

- L’incident est clôt. On continue, dis-je en me levant.

Maintenant je suis sur les plans parallèles. Objectif : distinguer les plans strictement parallèles, dont l’intersection est vide, et les plans confondus, égaux chacun à leur intersection. En apparence, c’est assez simple, mais c’est un des écueils classiques de la séance : en général, les élèves ne distinguent pas le strict parallélisme et le parallélisme, ce qui fait qu’ils considèrent le cas des plans confondus comme un cas particulier, à ranger dans une sorte de gigantesque galerie de cas particuliers

Et après tout, ça peut se défendre.

- Le plan du sol et le plan du plafond, qu’est-ce que vous pouvez m’en dire ?

- Ils sont parallèles.

- Très bien, mais lève le doigt la prochaine fois. Ils sont parallèles. Et leur intersection ?

- Elle est vide.

C’est encore Mina, LA bonne élève qui a répondu, pour la seconde fois, sans laisser à ses camarades le temps de réfléchir.

- J’ai dit : levez le doigt. Qui veut répondre à la question ?

J’interroge sa voisine, qui vient de pointer le sien.

- Elle est vide, dit-elle d’une toute petite voix, à peine audible.

- C’est très bien, Olga.

- Elle m’a piqué ma réponse ! C’est moi qui l’ai dit en premier.

- Tu n’as pas levé le doigt. Tu sais comment faire la prochaine fois.

- Si c’est comme ça je ne participe plus.

- Comme tu veux.

- Personne ne lève le doigt ici. Pourquoi moi je devrais lever le doigt ? C’est du racisme.

Je jette un œil à ma montre. Il me reste quelques minutes. Pas le temps d’ouvrir un débat.

- Le plan du mur et le plan de la porte, qu’est-ce que vous en pensez ?

- C’est le même.

- Vous voyez, elle n’a pas levé le doigt.

- Bon, ça suffit, Mina.

Tandis que Mina boude, je profite du silence relatif pour achever mon cours.

- Sont-ils parallèles, ces deux plans ?

- Non, puisque c’est le même.

- Euh, si !… Ils sont confondus, donc ils sont parallèles. Ils ne sont pas strictement parallèles, mais ils sont parallèles. On est dans un cas particulier de parallélisme.

- Mais…

- Pas de temps pour les questions. On sépare la ligne « parallèles » en deux et on écrit : « strictement parallèles » puis « confondus ».

Le fond de classe jaillit comme une écume aux jours de grand vent. Joue des coudes à l’entonnoir de la porte et se déverse en hurlant dans le couloir. Ça a déjà sonné ?

Devant moi, il n’y a plus que Nadia, qui range ses affaires, tranquillement, puis met son manteau.

- Dépêche-toi, Nadia, il n’y a plus que toi.

- Ça va, ça va

Tristan Perrine